Aujourd'hui, c'est le premier jour. On s'allonge au sol en position fœtale. On ferme les yeux. On cède tout le poids à la gravité.
Et on découvre que nos trois corps ne racontent pas du tout la même histoire.
Je commence sur le côté droit. La joue touche le sol, les côtes se déposent, le ventre trouve sa place — tout est fluide. La respiration descend dans le ventre et remonte dans les côtes. Je me sens bien.
Je tourne sur le côté gauche. Tout change. Les épaules résistent, la tête se retrouve sur le front au lieu de la joue, les côtes sont dures comme des arêtes, les os du bassin font mal. Le ventre est complètement décollé du sol. La respiration reste coincée en haut, dans les poumons.
Deux côtés du même corps. Deux réalités complètement différentes.
Le moment le plus surprenant arrive avec les mains. Quand je joue avec l'ouverture et la fermeture des doigts — ce réflexe de grasping que tout bébé possède —, quelque chose se passe que je n'avais pas anticipé : tout le reste du corps se relâche. Focaliser l'attention sur les mains libère les tensions partout ailleurs. Le bébé sait ça instinctivement. Nous, on l'a oublié.
Sur le dos en fin de séance, la tête tire légèrement vers la gauche — le même côté qui résiste en position fœtale. Le corps ne ment pas. Il montre, encore et encore, le même schéma.
Je m'installe sur le canapé pour avoir un sol plus doux. Côté droit d'abord. Et la seule chose que j'entends, c'est mon cœur. Boom boom. Boom boom. Mon cœur bat tellement fort que je ne perçois rien d'autre. J'ai besoin d'un coussin sous la tête et un autre sous la jambe — rien ne repose naturellement.
On ouvre la fenêtre. Les bruits de la rue entrent. Et bizarrement, je ne m'entends plus le cœur. La respiration prend le relais.
Je tourne à gauche. Là, c'est mon côté. Je n'ai besoin que d'un soutien sous la tête, le reste se dépose tout seul. Mais mon ventre se met à faire un bruit incroyable. Estomac, intestins — tout gargouille, tout bouge. C'est distrayant, presque comique.
Quand on passe aux mains, je commence à m'endormir. Je dérive. J'ai beau lutter pour rester éveillée, mon corps part. Et le froid s'installe — un froid qui vient de l'intérieur, pas de la pièce.
La dernière position, sur le dos avec la couverture, est la plus forte. Tout devient lourd. Incroyablement lourd. Surtout mon visage. J'ai la sensation que mon visage fond dans le sol, qu'il se dissout. La respiration est entièrement dans le ventre — à peine un mouvement dans la poitrine.
C'est tout pour aujourd'hui. Mais c'est déjà beaucoup.
Berlin. Seule, au sol. Les mêmes exercices, à 3 000 kilomètres de distance.
Dès la position fœtale, quelque chose de frappant : les bras posés l'un sur l'autre, impossibles à distinguer. Les jambes fusionnent aussi. Tout le corps se réduit à une masse unique, sans limites internes. Comme une boule de cire au soleil qui fond sur elle-même. C'est exactement ce que vit le nouveau-né — il ne connaît pas encore les parties de son corps comme distinctes. Louella, à 20 ans, retrouve cette sensation au premier exercice.
Pendant le grasping les yeux fermés, les mains deviennent immenses. Disproportionnées. Impossibles à mesurer. Le cerveau, privé de repères visuels, recalcule les proportions du corps à partir des seules sensations internes. C'est la distorsion du schéma corporel — ce que le bébé vit en permanence.
Sur le dos, le corps entier s'ouvre. Sensation d'une fleur qui éclot. Les hanches s'ouvrent, tout devient léger. Sauf la tête. La tête est très lourde, beaucoup plus grosse que le reste du corps. Elle s'enfonce dans le sol alors que tout le reste flotte.
Autre détail : la hanche gauche est plus ouverte que la droite. Les orteils gauches sont plus proches du sol. Une asymétrie inscrite dans la structure, à suivre sur 12 mois.
Le premier jour révèle une symétrie inversée. Christian est confortable sur le côté droit, Adi sur le côté gauche. Louella, elle, a la hanche gauche plus ouverte. Trois corps, trois schémas.
Le corps parle différemment selon la personne. Christian perçoit des surfaces de contact, des appuis, des tensions osseuses — le corps lu par l'extérieur. Adi perçoit son cœur, ses intestins, la dérive vers le sommeil, la fonte du visage — le corps lu par l'intérieur viscéral. Louella perçoit la fusion des membres, la distorsion des proportions, la fleur qui s'ouvre — le corps lu par la sensation pure. Aucune éducation intellectuelle n'a formaté sa perception. Ce qu'elle décrit est le plus proche de ce que le bébé vit réellement.
Un point commun unit les trois : la tête lourde. Christian — la tête tire à gauche. Adi — le visage fond dans le sol. Louella — la tête s'enfonce alors que tout le reste flotte. Le crâne est le dernier point du corps à céder. C'est aussi le premier à porter le poids de tout ce que le mental a accumulé.
On commence à peine. Il reste 364 jours.
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